RÉVÉLATIONS ET CARNATIONS

Par Romain DUVAL
Docteur en Esthétique et Sciences de l’art
à l’Université de Paris I - Panthéon - Sorbonne

Spectacle aux spectres inquiétants, images scientifiques fascinantes, telles peuvent être les avatars de réminiscences morbides et d’impulsions séductrices, voilant quelque peu la délicatesse poétique et plastique du travail de Serge Delaune. Les qualités de ses œuvres sont ailleurs, jouant différemment, notamment dans le subtil maniement des textures et des dispositifs d’encadrement.

Évidemment, tenter d’esquisser un « portrait » en quelques lignes suppose un parti pris, du moins de faire un choix, certes restrictif, et d’accentuer sur ce qui nous a premièrement touché, motivé et enrichi.

Tout d’abord, ses Tentures palimpsestes ne sont pas sans évoquer le saint suaire de Turin, à savoir l’objet d’un avènement du regard, où l’apparition du visage du Christ sur le linceul est contemporain de l’opération photographique « révélant » la figure invisible par le renversement négatif. D’ailleurs, la photographie n’est-elle pas l’histoire d’une image spectrale qui ressuscite en captant les corps, qui réveille les morts en les révélant ? Dès lors, mystère et science se trouvent liés par une ironie du sort, ce dont témoignent, à leur manière, les contiguïtés opérées par Serge Delaune, faisant se côtoyer, voire s’engluer matériellement, l’univers de la précision des radiographies au monde de l'à-peu-près d’une religiosité qui vénère ses reliques. Épreuves et preuves scientifiques d’un côté, restes et indices fétichisés de l’autre, l’artiste aspire à brouiller les distinctions et les genres.

Quant au terme Tenture, il joue de sa propre richesse, pièce de tissu servant de décoration murale, on la dépose également, lorsqu’elle est noire, à la porte du défunt. Fonction décorative ou us mortuaires, quel peut bien être le statut des Tentures de Serge Delaune ? L’œuvre d’art ne se trouve-t-elle pas, au passage, interrogée parmi deux de ses desseins : objet décoratif et expression d’une lutte contre l’écoulement du temps. Nous l’avons évoqué, nous avons affaire à des Tentures palimpsestes, renvoyant aux strates de la mémoire par superposition de traces hétérogènes. Mais ces Tentures sont aussi, du moins partiellement, des teintures dont les pigments colorés se fixent sur les toiles et les tissus. Ces linceuls tachés dramatisent une présence disparue par des formes métamorphiques révélatrices de figures étranges.

Cette opération de réversibilité, dans le passage d’éléments non mimétiques aux figures reconnaissables, reste un processus énigmatique des images, exprimé magistralement dans les suaires de l’artiste.

Enfin, ces Tentures sont également des textures, des tessitures de chairs, conçues comme des peaux, comme le dépôt d’un savoir, à la fois technique, religieux et artistique. Mais ce n’est pas tout. Si l’incarnation, réalisée par l’artiste, s’attache à estomper les frontières entre religion, spiritisme, art et science, c’est qu’auparavant un dispositif de présentation demeure pertinemment orchestré. En témoigne, par exemple, l’étirement du format rectangulaire dans sa dimension verticale, exprimant visuellement une tension propre à suggérer la dynamique ascensionnelle recherchée. Forme et contenu répondent encore une fois de l’impossibilité de les distinguer réellement, autrement que dans des visées purement pratiques et langagières.

Voilà en quelques mots le travail d’anamnèse effectué depuis les Tentures de Serge Delaune. Une seconde réflexion s’impose désormais, concernant le système d’encadrement des Portraits et du Paravent. L’historien de l’art Meyer Schapiro souligne très justement les différentes fonctions et les diverses possibilités offertes en jouant avec les cadres. Qu’en est-il ici ? Certes, les « vieux » cadres aux larges pourtours cernant ses Portraits, permettent d’isoler dans une clôture l’image radiographique, mais le rapport cadre-champ est travaillé afin d’attirer l’attention sur des qualités plutôt expressives et formelles, ainsi que sur une certaine mise en scène.

Si, traditionnellement, avant l’avènement de l’art moderne, le cadre en saillie fait reculer l’image en perspective, on peut dire qu’il appartient déjà au même espace tridimensionnel que le spectateur, constituant un espace intermédiaire entre celui qui regarde et l’espace imaginaire qu’il est censé mettre en valeur. Ici, les relations se compliquent légèrement puisque l’artiste se sert du cadre comme d’une potence pour y accrocher, avec deux cordes ou deux ficelles apparentes, les radiographies qui, de ce fait, deviennent pendantes, se perçoivent comme des éléments matériels, tangibles et suspendus  au même titre que les cadres. Toutefois, ces Pendants aux figures désincarnées se renvoyant les unes les autres, s’inscrivent dans une réflexion sur les similitudes dissemblables.

C’est certainement sous ce rapport que nous devons considérer l’Armée des Âmes, mais notre chemin s’arrête en cours, avec le Paravent, qui au détour des Portraits, se laisse appréhender comme un quadriptyque, où les structures nues se transforment en cadres reliés, disposés en lignes brisées, d’où pendent les charpentes vues aux rayons X de corps anonymes. Formes rectangulaires et allongées à l’instar des Tentures, dispositif d’encadrement semblable aux Portraits, cette œuvre est d’une extrême cohérence et tient lieu de charnière, comme en atteste explicitement l’articulation fragile de ses panneaux verticaux. Laissons à présent l’œuvre de Serge Delaune nous envoûter jusqu’au désir de ne plus rien vouloir dire, sinon d’écrire une fois de plus qu’il faut se taire et faire ne serait-ce qu’un instant œuvre de silence.

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