COUPLES DE « SEMBLANCE »
Par Romain DUVAL
Docteur en Esthétique et Sciences de l’art
à l’Université de Paris I - Panthéon - Sorbonne

Couples de « semblance », forme verre et forme fer.

Ce qui nous frappe tout d’abord, dans ces couples de faux jumeaux, ce n’est pas tant le fait que les structures de fer et de verre se rejoignent formellement malgré la différence des matériaux, mais que dans cette proximité plastique, puissent s’engendrer des complémentarités visuelles aux temporalités subtiles dans ce qu’il convient d’appeler le jeu des « semblances ». Or la « semblance », comme nous l’apprend François Noudelmann, s’éloigne de la ressemblance en cela que cette dernière « nous relie au monde de la référence, de la parenté (tandis que) c’est par ce qui me succède que j’acquiers une « semblance », non par ce qui me précède ». Et Noudelmann parle dans ce cas, de «  filiation aléatoire  ». C’est exactement le renversement dans la relation au modèle qui s’opère dans le travail équivoque de l’artiste qui parle de «  fragments ou de mémoires aléatoires ».


Car si Serge Delaune désire épouser les métamorphoses infligées aux structures de fer récupérées sur la plage ou ailleurs, c’est qu’il souhaite embrasser autrement, dans sa « semblance » d’alchimiste, les traces laissées par les transformations subies sous les actions combinées de l’eau de mer, du sable et des galets, ou bien encore du vent, de la pluie, du gel et du soleil. La matière première donc (solide mais érodée), présente pour lui toutes les contorsions et les aspérités voulues pour réaliser son verre, qui loin d’être un « clone », tire, lui aussi, son origine du feu. Mais cette filiation n’est pas celle  d’un avant (le fer) et d’un après (le verre). Ce qui implique une position assez complexe, nous l’avons dit, dans le fonctionnement temporel mis en œuvre par ces deux types de fragments, renvoyant l’un et l’autre à cette relation inversée où précisément le modèle se modèle : « Elle est à la fois sculpteur de l’un et sculpteur de l’autre parce qu’elle le tient dans sa forme », nous dit l’artiste. Ce qui, à notre avis, intéresse Serge Delaune, ce n’est pas de simplement reproduire ou de créer une forme ressemblante, mais plus essentiellement de ne pas confirmer l’adéquation au modèle, c’est-à-dire en favorisant, devant nous, les possibles incarnations que produisent nos regards depuis ces formes semblantes qui paraissent être complémentaires et avoir été fabriquées en même temps.


D’ailleurs, ces fragments de fer trouvés et ramassés, ne relèvent plus tant de l’empreinte, de l’indice ou de la trace, que l’on relie habituellement à une présence originaire d’où viendrait ici, par mimétisme, le verre dans un « après ». Elle vient davantage d’une superposition de temps et de mémoires où le morceau trouvé, qui a son histoire (une vie de décomposition et de recomposition au gré des mouvements abrasifs de la nature), ne prend son sens véritable que par ce qui le précède, à savoir la construction réalisée en verre. Ce dont témoignerait, détail significatif sans doute, le sens de l’accrochage et la présentation qu’en fait l’artiste. Sur le mur, et à condition de croire au relatif pouvoir lié au sens de lecture sur notre perception des images visuelles (déplacement de l’œil de gauche à droite et de haut en bas, tendance contractée lors de l’apprentissage de l’écriture en Occident), nous constatons que le morceau de verreest antérieur au morceau de fer (lorsqu’il n’y a pas interaction). Ce qui peut être une preuve, plus ou moins consciente de son désir d’inverser ou de déjouer, dans ce duo étrange, la mécanique simpliste et didactique, déjà évoquée, de l’avant (le fer qui servirait de modèle) et de l’après (la reproduction de ce dernier).

Nous avons à faire ici à une fabrication simultanée de ses matières formelles qui présente au-delà des oppositions contrastées de transparence et de brillance du verre face à l’opacité et à la matité du fer ; de la solidité du fer (qui résiste longtemps et qui se décompose lentement) face à l’extrême fragilité du verre (qui menace de rompre à tout moment et à la décomposition rapide), le renversement de la ''semblance''. On peut alors considérer que ces deux matières formelles se sont rencontrées un jour ou l’autre, et que si l’une devait la vie à l’autre, il faudrait plutôt voir en la « seconde » (le verre), l’origine ou la matrice de l’autre.


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